Aïcha, l'Antigone voilée

Poposé par Malika Hamidi


Eric de Bellefroid
Mis en ligne le 24/09/2004 - Lien original

Citation:
Le philosophe et juriste François Ost ( vice - président des facultés universitaires Saint Louis à Bruxelles) couvre d'un foulard la tragique héroïne de Sophocle

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Après quelques années de latence, la polémique sur le voile islamique rebondit à nouveau çà et là. Peut-on cependant conférer au port du foulard en question une interprétation strictement univoque? Ne pourrait-il au contraire, comme nous l'avions déjà suggéré, être «teinté d'une grande diversité de sens et d'esprit» ? S'il est des jeunes femmes contraintes de le porter, n'en est-il point d'autres qui s'affranchissent en l'arborant? Le voile ne pourrait-il être alors l'emblème d'une fierté retrouvée, d'une liberté - de conscience - pleinement assumée? Ou est-il inéluctablement chargé de provocation, signe de prosélytisme pour les laïques ou marque de l'asservissement de la femme pour les humanistes attachés à l'égalité des sexes?

Le juriste et philosophe François Ost, dont on connaît la virtuosité dialectique, exalte à présent la portée dramatique du hidjab en l'appliquant à la tragédie de Sophocle, personnifiée désormais par une nouvelle «Antigone voilée». «Antigone est passée à travers ma plume. Je pense ainsi avoir posé un geste littéraire en saisissant le sujet par son côté individuel et singulier. J'ai voulu faire entendre sa petite voix lorsqu'une République assiégée édicte une loi sur un signe religieux qui peut exprimer une quête spirituelle autant qu'une pudeur ou une révolte.»

RAISON ET CONSCIENCE
Ce faisant, le vice-recteur des Facultés universitaires Saint-Louis triomphe d'un exercice périlleux et réussit un coup de maître dont on ne peut douter qu'il sera bientôt porté à la scène. George Steiner disait que chaque époque produit son Antigone; la voilà aujourd'hui qui se nomme Aïcha, et se présente à nous voilée, «énigmatique et rebelle». Symbole de l'immémoriale opposition entre la raison d'Etat et l'objection de conscience. Porte-parole des défunts dans l'empire des vivants.

Le ph ilosophe dans un premier temps, à contre-courant des préjugés les plus prospères, pose qu'en chaque Aïcha voilée, «c'est une humanité qui se cherche». «Que savez-vous, vous autres, du voile, de l'islam, des musulmanes?», se récrie l'héroïne éplorée. Il y a autant de voiles que de femmes qui le portent, chacune avec sa vie, ses espoirs, ses peurs, chacune avec son histoire particulière.» Aussi, la cité d'aujourd'hui est-elle invitée à réinventer les formes de sa civilité.

PEURS ET FANTASMES

On sait combien les périodes d'insécurité tendent à sécréter, en la personne de l'étranger, le providentiel ennemi, responsable de tous les maux de la société. Le juriste à présent relaie la cause d'Aïcha dans un pays officiellement «neutre», où la loi (un décret communautaire en l'espèce) énonce clairement les droits d'expression et de conscience, reconnaissant explicitement la «liberté de manifester sa religion ou ses convictions», à condition entre autres que ne soit point ainsi compromis l'ordre public.

Or, soutient François Ost, nul n'a jamais pu établir que le voile attentait à cet ordre, «sauf à le surcharger de significations plus ou moins fantasmées, et de l'associer à un islam fondamentaliste, voire terroriste». Il conteste donc la stricte légalité des règlements intérieurs d'écoles imposant des limitations discrétionnaires au principe de la tolérance religieuse.

Dans le cas qu'il décrit avec une belle intensité, les deux frères d'Aïcha mourront l'un après l'autre des suites d'une bagarre autour d'une grenade de guerre. Elle revêt le voile lorsque l'école, décrétant Nordin mauvais et coupable, veut le priver de funérailles honorables. Bravant l'interdit, Aïcha est renvoyée, livrée ainsi à une solitude qui serait l'antichambre de la mort.

© La Libre Belgique 2004

Pour ceux et celles qui ne connaissent pas le personnage d'Antigone (qui a été repris par plusieurs ! auteurs) , lisez ceci :

Le personnage d'Antigone - Sophocle, Anouilh, Bachau
http://www.serieslitteraires.org/publication/article.php3?id_article=8

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