Le Proche-Orient, l’avenir et nous. Quelles nouvelles stratégies ?
Par Tariq Ramadan

Poposé par Messali


lundi 22 novembre 2004
Par Tariq Ramadan - Lien original

La mort de Yasser Arafat laisse un grand vide et fait naître de nombreuses questions quant à l'avenir du conflit et du processus de paix. Du côté des Palestiniens, la mort d'un symbole, du « Vieux » leader charismatique de plus d'un demi-siècle de résistance, est perçue comme le dernier épisode d'un interminable drame : Arafat n'a pas obtenu d'Etat et rien ne semble présager que les Palestiniens l'obtiendront. Ces derniers sont plus pessimistes que jamais. De son côté Ariel Sharon affirmait, avec l'accord implicite de Washington, qu'Arafat était un obstacle à la paix : avec sa disparition, Sharon comme Bush affirment que « quelque chose » est à nouveau possible. Peut-on encore les croire ? Plus de treize ans après les accords d'Oslo, de négociations en accords intermédiaires, de plans de paix en feuille de route, qu'ont donc obtenu les Palestiniens ? Rien, et la situation a gravement empiré avec la pauvreté, l'isolement, la politique sécuritaire, la construction du mur de la honte en Cisjordanie et plus de 4100 maisons détruites par les forces armées israéliennes ces quatre dernières années, sans compter la multiplication exponentielle des colonies de peuplement... Quels (faux) espoirs entretenir ? Comment faire encore confiance à Bush ou croire que Sharon veut vraiment la paix ? Même le retrait de Gaza sonne faux dans l'esprit des Palestiniens : ils prennent au mot, et sans l'ombre d'une hésitation, le chef de cabinet de Sharon qui affirmait que ce retrait signifiait, dans les faits, la non création de l'Etat palestinien, effectivement repoussée aux calendes grecques.

On peut, ainsi, sombrer dans le pessimisme absolu et constaté la lente destruction d'un peuple et d'un espoir. On peut aussi, comme certains analystes ou journalistes l'ont fait, se poser la question de savoir si un nouveau leader charismatique pourrait apparaître sur le devant de la scène palestinienne. On peut enfin continuer à espérer la paix et observer passivement le désastre. Ou alors, on peut essayer, de là où nous sommes, de penser et de proposer des alternatives et impliquer plus largement les citoyens du monde au cœur et à la périphérie d'un conflit qui est devenu « universel », comme le dit justement Etienne Balibar, parce que ces conséquences sont internationales et que ces dernières sont vivement ressenties, à plusieurs niveaux, jusque dans les sociétés américaines et européennes.

Avec ou sans Arafat, le conflit israélo-palestinien nous semble exiger une réflexion en cercles concentriques : il faut d'abord s'arrêter aux belligérants eux-mêmes et analyser quels sont les termes, présents et futurs, de ce face à face. Il faut, ensuite, tenter d'analyser les positions des Etats alliés et partenaires comme les Etats-Unis et l'Europe, mais plus largement encore les pays du Proche et Moyen Orient, d'Afrique, d'Asie ou d'Amérique du Sud. Enfin, il est urgent que nous nous posions la question de savoir comment les citoyens du monde peuvent contribuer à faire évoluer la situation vers plus de justice et une paix respectueuse des droits de chacun.

La résistance palestinienne est entrée dans une ère nouvelle. Avec la disparition du symbole Arafat et de la centralité de sa figure mythique (dont on doit reconnaître la force et la capacité de mobilisation qu'elles ont eues sur tout un peuple), il faut également que disparaisse avec lui de vieilles pratiques politiques et financières absolument indignes d'un gouvernement élu, transparent et démocratique (tout le monde sait combien et comment le clientélisme, la corruption et l'autoritarisme prévalaient du temps d'Arafat). Ce dont les Palestiniens ont un urgent besoin désormais, c'est d'une plateforme de représentation et de concertation politiques qui soit la plus large possible et la plus représentative. Après le charisme discrétionnaire, il faut le pluralisme démocratique et l'écoute des aspirations du peuple. On ne voit rien poindre en ce sens malheureusement (et ce même avec les élections qui se préparent), et pourtant c'est bien en ce sens qu'il faudrait aller : intégrer toutes les forces politiques actives, ouvrir le débat et choisir une ligne de revendication et de résistance communes face au déni de droits israéliens. Du côté des Israéliens, il faut aussi poser les questions clairement : on a longtemps affirmé que Arafat n'était pas l'homme de la paix, or, il faut le dire sans contorsions intellectuelles : Sharon n'a jamais accepté l'idée d'un Etat palestinien indépendant et de fait il n'a jamais voulu de paix au sens où l'entendent les Palestiniens et la communauté internationale. Parce que les Israéliens ont peur, parce qu'ils ne se sentent plus en sécurité, ils ont élu et acceptent d'avoir à leur tête un dirigeant d'extrême droite qui n'exprime aucun état d'âme en matière de politique répressive : construction du mur, destruction des maisons palestiniennes, meurtres ciblés aux nombreuses victimes civiles « collatérales » assumées sans regret. Le cercle est vicieux et sans un réveil profond de la société civile israélienne, il ne pourra y avoir de dialogue. Il faut dépasser les peurs, observer la réalité de la vie des Palestiniens dans les territoires, et faire le choix politique de sortir de l'impasse à l'intérieur même de la société israélienne. Le camp de la paix a quasiment disparu, où sont donc les voix israéliennes appelant aujourd'hui à une véritable alternative politique ? Nous avons un urgent besoin de les entendre et de les voir concrètement à l'œuvre.

On peut continuer à se lamenter devant l'unilatéralisme américain et le soutien quasi aveugle de l'administration Bush au gouvernement Sharon. Après les dernières élections américaines, cet état de fait n'est pas prêt de changer et ce même si Bush a immédiatement affirmé qu'il défendait l'idée d'un Etat palestinien. Que peut-on alors espérer ? Il est temps que d'autres pôles politiques se constituent et s'engagent. L'Union Européenne doit absolument proposer des alternatives dans la gestion du conflit : plus équilibrée dans son approche, elle peut déterminer une ligne qui soit plus à l'écoute des légitimes exigences palestiniennes. L'Europe en a les moyens politiques et elle peut aujourd'hui s'appuyer sur une sensibilité populaire majoritairement favorable aux Palestiniens (64% selon des estimations récentes). C'est une nouvelle donne qui devrait encourager les gouvernements européens à prendre une position concertée plus courageuse. C'est cette dernière qui, en amont, pourrait permettre aux Etats arabes et musulmans (aujourd'hui lâches, hypocrites et indignes) de se positionner d'une façon nouvelle et plus volontariste quant au soutien des Palestiniens. Avec ce concert des nations européennes et arabes, on devrait aujourd'hui constater un vrai changement de la part des Etats du Sud, de l'Afrique, de l'Amérique du Sud et de l'Asie. C'est cette mobilisation qui permettra de renverser le rapport de force et ouvrira les voies d'une résolution. La passivité des gouvernements de la communauté internationale est l'une des causes majeures de l'aggravation de la situation et l'attitude de l'axe Tel Aviv - Washington n'est possible que parce que le monde entier a accepté de rester spectateur de cette oppression, de cette humiliation, de ce désastre humain.

D'où pourrait naître la mobilisation ? Qui pourrait donc faire réagir les gouvernements européens, africains, asiatiques ou sud-américains frileux et attentistes ? Nous le savons tous : agir ou s'exprimer contre la politique d'Israël est, pour n'importe quel gouvernement, périlleux et souvent impossible. La pression politique, les sphères d'influence, la puissance de la réaction peuvent être telle que personne n'ose s'y aventurer : a-t-on simplement les moyens de proposer autre chose ? Nous pensons que c'est exactement à ce niveau que les citoyens du monde entier peuvent jouer un rôle efficace de pression, de résistance et de revendication efficaces. Rappelons-nous de la mobilisation internationale contre l'apartheid en Afrique du Sud. Après l'engagement des idéalistes, ce fut au tour des citoyens, des ONG et des institutions internationales d'appeler au respect des droits des Noirs, à la libération des prisonniers et à l'instauration d'une démocratie égalitaire. Beaucoup, puis plus en plus, n'ont pas hésité à s'engager dans la voie d'une résistance internationale, structurée et non violente, qui passait par l'appel au boycott ou par une politique de pression globale et populaire. Il faut conscientiser les populations car ce sont elles qui, au bout du compte, forceront les gouvernements à agir.

De nombreuses réformes sont nécessaires et les stratégies qui mènent à une paix juste passent par plusieurs cercles : entre les belligérants immédiats d'abord, avec les gouvernements de la scène internationale ensuite, puis au niveau des citoyens. Ce sont ces mobilisations larges, structurées et non violentes qui permettront à terme l'émergence d'un nouveau rapport de force. La résistance palestinienne est légitime et dans un contexte terrible d'oppression quotidienne, elle en est venue, depuis 1994, à utiliser des moyens illégitimes avec les attaques ciblant les civils et les innocents : on peut les expliquer, certes, mais il n'est pas possible de les justifier. Il faut que cela cesse mais il faut aussi que nous comprenions que nous avons un rôle à jouer et qui consiste à nous engager là où nous sommes et à exiger plus de justice. Notre silence au cœur des démocraties libres produit leur violence sous l'oppression du terrorisme d'Etat : ni ce silence ni cette violence ne peuvent durer ni se justifier. Le conflit israélo-palestinien nous concerne tous et s'il faut espérer voir naître un Etat démocratique unique où tous les citoyens, de différentes croyances ou appartenances, pourront vivre ensemble et égaux, il serait impératif que le privilège de vivre déjà dans des démocraties ne nous endorme pas au point de devenir aveugles et sourds face à l'oppression d'un peuple dont on ne pourra pas dire qu'on ne savait pas et la souffrance et le martyre.

Tariq Ramadan
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