Déficit de preuves !
proposé par Ahmad


Texte d'origine: Le Devoir.com)

Éditorial
Déficit de preuves
Serge Truffaut
Édition du jeudi 6 février 2003

L'exposé que le secrétaire d'État Colin Powell a livré devant le Conseil de sécurité ne contient aucune preuve qui pourrait autoriser tous ceux qui, à Washington, ont une prédisposition pour la guerre contre l'Irak. Le récit de Powell a été davantage une version politisée du rapport Blix qu'un plaidoyer démontrant que l'Irak a provoqué un casus belli. De fait, la requête des inspecteurs de l'ONU doit avoir préséance sur toute autre considération ou volonté.

Les rapports successifs du chef des inspecteurs Hans Blix et du secrétaire d'État américain méritent ou commandent la comparaison. Conformément à l'exigence inhérente à toute composition d'inventaire, Blix avait calculé le nombre de bombes chimiques que l'Irak a conservées depuis son conflit avec l'Iran. Il avait également quantifié les litres d'anthrax que les ingénieurs irakiens avaient concoctés pour mieux demander où on les avait camouflés. Il avait constaté que Saddam Hussein et les siens disposaient de missiles d'une portée supérieure à celle permise. Enfin, il avait déploré que l'étape consistant à mener des entrevues avec les scientifiques, cruciales à plus d'un titre, avait cafouillé parce que la collaboration des autorités irakiennes logeait à l'enseigne de la mauvaise volonté.

Après la publication de ce rapport, dont il ne faut pas oublier qu'il était un document d'étape, tout un chacun avait noté que celui-ci était dur à l'endroit des Irakiens. Dans la foulée, les responsables américains, Colin Powell en tête, ont dit et répété que le temps qui restait avant le déclenchement d'une offensive était compté. D'où le fréquent emploi de l'expression «il est minuit moins cinq». Face à cela, le chef des inspecteurs s'était vu dans l'obligation de rappeler à Powell que rien, dans son rapport, ne permettait de commander une action militaire. Et qu'en lieu et place, il fallait accorder tout le temps nécessaire pour que les inspections soient menées à leur terme.

L'administration Bush ayant décidé de faire la guerre, on s'attendait à ce que le discours de Powell soit émaillé de ces preuves irréfutables propres à convaincre le monde que Saddam Hussein possède des armes de destruction massive qu'il s'apprête à lancer hors de ses frontières dans les mois qui viennent. En lieu et place, le secrétaire d'État a communiqué des éléments qui ajoutent au travail de Blix. Il n'a pas livré les preuves que Bagdad possède la bombe atomique, avançant simplement que le programme de fabrication de celle-ci n'a pas été abandonné. Sur ce plan, la Corée du Nord présente un danger réel, plus grave que l'Irak. Il a fait entendre des conversations téléphoniques qui confirment ce que Blix a déjà soulevé, à savoir que les Irakiens sont effectivement de mauvaise foi. Mais pas de quoi agiter la canonnière.

En l'état, le rapport de Powell est davantage la déclinaison d'une conviction selon laquelle il faut faire la guerre qu'une justification de celle-ci. À cet égard, on se doit de rappeler et de méditer l'effroyable sophisme employé par le secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld, car il est révélateur de l'état d'esprit guerrier qui règne au sommet de l'État et auquel Powell échappe difficilement. Selon Rumsfeld, donc, «l'absence de preuve n'est pas la preuve qu'il y ait absence». De tels propos ne peuvent pas être prononcés par des politiciens qui ont le souci de la justice ou de la vérité mais bien par des politiciens qui ont la certitude qu'eux-mêmes étant le bien, ils ont le devoir de l'imposer aux autres. Ce faisant, ils ne sont plus dans le droit. À tel point qu'ils sont enclins à se placer hors du droit : celui, en l'occurrence, des Nations unies.

De la séance d'hier, il faut maintenant retenir un certain nombre de choses qui permettent d'avancer que la partie que Blix souhaite poursuivre n'a pas été abandonnée. On se félicitera notamment de la position adoptée par la Russie, qui détient un droit de veto, car elle est depuis hier officiellement en faveur d'une prolongation des inspections. De ce côté du monde, on a mis en sourdine, pour l'instant du moins, les tergiversations observées au cours des trois dernières semaines. L'Allemagne a de nouveau souligné qu'elle écarte carrément tout recours militaire. La Grande-Bretagne est toujours derrière Bush. Quant à la France, qui a menacé antérieurement d'user de son droit de veto, elle a profité de l'occasion pour proposer un train de mesures susceptibles de renforcer la surveillance des arsenaux irakiens ainsi, évidemment, que le travail des inspecteurs. Par exemple, la France souhaite la formation d'un contingent de spécialistes qui surveillerait des sites en permanence pendant que les enquêteurs de l'ONU feraient leur boulot ailleurs.

En un mot, la politique de l'endiguement mériterait d'être suivie à la lettre. Elle éviterait bien des bouleversements, bien des drames.